jeudi 17 avril 2014

Envolée




-Vous êtes fou? Vous allez tomber! Revenez vers moi, vite!
Le petit homme se dandina jusqu’au fou, qui gardait son regard fixé sur l’immensité du vide. Il avait le bout des pieds suspendus dans l’air et son corps tremblait sur le rebord de la falaise. Aux mots du petit homme, le fou mima de se laisser tomber dans le vide.
-Vous faites erreur, monsieur. Je ne veux pas tomber, loin de là l’idée. Je veux voler, comme un oiseau.
Son ton était tellement calme qu’il était reposant. Le petit homme haussa un sourcil, mais ne montra son étonnement d’aucune autre façon.
-Voyons, les hommes ne volent pas, ça se sait bien! Par contre, vous pouvez prendre l’avion, pour voler.
-Je suis désolé de vous le dire, monsieur, mais vous êtes encore une fois dans l’erreur. Voler dans un avion, ce n’est pas voler. C’est être prisonnier d’une cage de métal, qui elle vole. Je ne veux pas être prisonnier, moi, je veux voler. Dans l’avion, vous vous sentez comme au sol, rattaché au sol par deux pieds, immobilisé à l’horizontale. Moi, je veux plus encore.
Le petit homme se retrouva découragé. Décidément, le fou ne semblait pas faire preuve de bon sens. Bien sûr, il aurait pu tourner les talons, partir loin de là et oublier le fou. Mais quelque chose l’en empêchait. Il devait l’aider, mais mieux encore. Prouver qu’il avait tort.
-Vous allez vous écraser, pas voler!
-Pardon, monsieur, mais l’un n’exclut pas l’autre. Je vais m’écraser, ça, je le sais. Mais avant je veux voler. Je veux flotter dans l’air, me sentir libre! Monsieur, je ne vis que pour la liberté!
-Le suicide n’est ni une solution ni une libération, vous pouvez faire autre chose de votre vie!
-Je crois que vous ne me saisissez pas, monsieur. Je ne veux pas me suicider. Je veux sauter, et puis voler. Si je meurs, tant pis. Quand je vais voler, je vais être aussi léger que l’oiseau et aussi heureux que la tourterelle et peut-être seulement alors je pourrai vivre. Si c’était ça vivre? Alors, ce ne serait pas un suicide. Mettre au monde un enfant n’est pas un meurtre, alors choisir de vivre n’est pas un suicide!
Si ça se trouve, monsieur, c’est vous qui ne vivrez pas aujourd’hui. Avez-vous déjà senti l’air frôler votre visage, empreint de puissance? Le vide est si vivant, monsieur!
Avant que le petit homme puisse faire quoi que ce soit, le fou se jeta. Ce fut un silence foudroyant. Puis, le son amortit, bien lointain, de l’homme qui avait peut-être volé quelques secondes. Ce fut plus fort que lui, il s’approcha du trou, pour regarder le corps. Mais celui-ci était caché par les arbres.
Il ramassa un caillou, toujours au rebord de la falaise, puis, d’un geste las, il le laissa tomber. Il le dévora des yeux, sentant le vent souffler contre ses joues dodues. Il se sentit attiré par le vide, comme s’il y avait une corde entre la pierre et lui. Il eut, pendant une fraction de seconde, l’envie irrésistible de sauter. Ce fut tellement court qu’il aurait pu avouer ni jamais avoir pensé, et ça ne serait pas complètement faux. Puis, reprenant sur lui, il tourna vivement des talons, décidant qu’il ne vivrait pas aujourd’hui.

Texte envoyé pour un concours d'écriture.

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