La pluie tombait. Légère et saccadée sur le toit. Katia la fixait,
assise sur son fauteuil, à travers les grandes fenêtres qui dévoraient la
majorité des murs qui l'entourait. C'était une pièce aux couleurs harmonisés.
Les murs étaient d'un bleu pâle, très loin de la couleur qu'avait le ciel
pluvieux. Le sol était couvert d'une moquette d'un vert douteux. Cela faisait
plusieurs heures que Katia écoutait la pluie. Elle semblait ne pas avoir de
fin, un peu comme cette route sur laquelle elle avait voyagé en début de
journée pour venir jusqu'ici. C'était une route de terre bordé de cette odeur à
la fois rance et pure, caractéristique de la campagne. Une odeur qu'elle
connaissait bien, puisqu'elle y avait passé une bonne partie de son enfance. C'était
probablement la raison pour laquelle de si étranges émotions se mélangeaient en
elle. De la mélancolie, du soulagement et un peu de regret pour cette enfance,
pour cette innocence perdue il y a longtemps. Peut-être que c'était justement
cet abandon dont elle prenait de plus en plus conscience avec les années, qui l'avait
poussé à s'habiller ainsi ce matin lorsque son frère était venu la chercher.
Elle portait une robe bleue, très simple et une tresse comme lorsqu'elle était
enfant. Lorsque son frère l'avait vue, il n'avait prononcé aucun mot. Il avait
simplement pointé sa voiture du doigt et l'avait emmenée jusqu'ici, sans un mot,
et presque sans un regard. Avant de le quitter, elle avait effleuré sa main. Cela
faisait bien longtemps que le frère de Katia n'avait pas senti le simple
toucher de sa sœur. Il en fut surpris et releva les yeux. Il rencontra son
regard, mais tout ce qu'il vit fut la résignation la plus totale. Elle savait
qu'elle n'avait pas d'autre choix et elle regrettait que, après toutes ces
années, ils n'aient pas réussi à mieux
s'entendre. Elle lui serra une dernière fois la main avant de sortir de sa
voiture et aussi probablement, il le savait, du restant de sa vie.
***
Tout
en continuant de regarder la pluie, elle se remémorait justement ces années.
Ces erreurs, ces méprises et ces folies qui l'avaient menée jusque là. Malgré
tout, elle était contente d'être toujours, d'exister encore. Ce n'était que
temporaire cet établissement, mais elle se sentait en sécurité ici. Loin de
tout, loin de ceux qui pourraient lui vouloir du mal. Elle avait bien besoin de
cette sérénité. Ce qu'elle voulait écrire nécessitait cette sérénité. Pendant
un temps, elle continua à regarder l'eau qui défilait sur les vitres, puis elle
se décida enfin. Elle prit son carnet et un crayon.
Dès qu'elle se mit à écrire, quelque chose changea dans son
regard. Une étincelle y brilla. Quelque chose de difficile à expliquer. Une
sorte de frénésie envahit chaque parcelle de son corps. Elle se mit à écrire de
plus en plus vite, de plus en plus rageusement. Aussitôt qu'elle eut fini sa
première phrase, elle vit l'encre sur la feuille s'atténuer et s'effacer. Les
mots disparaissaient dès qu'elle finissait de les écrire. Ils ne voulaient pas
demeurer sur la feuille de papier, ils s'envolaient. Grâce à elle, ils
prenaient vie. Malgré tous ses efforts
pour les graver dans le monde réel, les encastrer en elle et en son souvenir,
ils semblaient vouloir s'échapper à tout prix. Elle n'y arrivait pas, elle n'y
arrivait plus. Tout se mélangeait dans sa tête. D'une main, elle écrivait avec
fièvre sur la feuille. Elle semblait en transe. Elle appuyait si fort que,
parfois, elle en transperçait le papier et pourtant, les mots ne se décidaient
pas à rester. De s'imprimer sur le papier. De l'autre main, elle se frottait le
crâne avec dureté. Elle s'arrachait les cheveux. Autour d'elle, tout
s'effondrait, il ne restait rien en ce monde qui était en ordre. Tout
s'embrouillait. Il n'y avait que cette phrase qui restait claire. Cette unique
phrase qui s'effaçait.
***
En vérité, Katia se trompait. Tout autour d'elle, rien ne
s'effondrait. Le monde avait son ordre, la vie avait son équilibre. Les
mots ne s'effaçaient pas. Ils restaient à leur place tels qu'ils devaient l'être.
Elle ne faisait que réécrire encore et encore la même phrase. Dans cette
pièce aux grandes fenêtres grillagées, la seule chose qui n'avait pas d'ordre, c'était son
esprit.
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