dimanche 21 septembre 2014

Petit carnet de pensées

La pluie tombait. Légère et saccadée sur le toit. Katia la fixait, assise sur son fauteuil, à travers les grandes fenêtres qui dévoraient la majorité des murs qui l'entourait. C'était une pièce aux couleurs harmonisés. Les murs étaient d'un bleu pâle, très loin de la couleur qu'avait le ciel pluvieux. Le sol était couvert d'une moquette d'un vert douteux. Cela faisait plusieurs heures que Katia écoutait la pluie. Elle semblait ne pas avoir de fin, un peu comme cette route sur laquelle elle avait voyagé en début de journée pour venir jusqu'ici. C'était une route de terre bordé de cette odeur à la fois rance et pure, caractéristique de la campagne. Une odeur qu'elle connaissait bien, puisqu'elle y avait passé une bonne partie de son enfance. C'était probablement la raison pour laquelle de si étranges émotions se mélangeaient en elle. De la mélancolie, du soulagement et un peu de regret pour cette enfance, pour cette innocence perdue il y a longtemps. Peut-être que c'était justement cet abandon dont elle prenait de plus en plus conscience avec les années, qui l'avait poussé à s'habiller ainsi ce matin lorsque son frère était venu la chercher. Elle portait une robe bleue, très simple et une tresse comme lorsqu'elle était enfant. Lorsque son frère l'avait vue, il n'avait prononcé aucun mot. Il avait simplement pointé sa voiture du doigt et l'avait emmenée jusqu'ici, sans un mot, et presque sans un regard. Avant de le quitter, elle avait effleuré sa main. Cela faisait bien longtemps que le frère de Katia n'avait pas senti le simple toucher de sa sœur. Il en fut surpris et releva les yeux. Il rencontra son regard, mais tout ce qu'il vit fut la résignation la plus totale. Elle savait qu'elle n'avait pas d'autre choix et elle regrettait que, après toutes ces années, ils  n'aient pas réussi à mieux s'entendre. Elle lui serra une dernière fois la main avant de sortir de sa voiture et aussi probablement, il le savait, du restant de sa  vie.
***     
Tout en continuant de regarder la pluie, elle se remémorait justement ces années. Ces erreurs, ces méprises et ces folies qui l'avaient menée jusque là. Malgré tout, elle était contente d'être toujours, d'exister encore. Ce n'était que temporaire cet établissement, mais elle se sentait en sécurité ici. Loin de tout, loin de ceux qui pourraient lui vouloir du mal. Elle avait bien besoin de cette sérénité. Ce qu'elle voulait écrire nécessitait cette sérénité. Pendant un temps, elle continua à regarder l'eau qui défilait sur les vitres, puis elle se décida enfin. Elle prit son carnet et un crayon.   
Dès qu'elle se mit à écrire, quelque chose changea dans son regard. Une étincelle y brilla. Quelque chose de difficile à expliquer. Une sorte de frénésie envahit chaque parcelle de son corps. Elle se mit à écrire de plus en plus vite, de plus en plus rageusement. Aussitôt qu'elle eut fini sa première phrase, elle vit l'encre sur la feuille s'atténuer et s'effacer. Les mots disparaissaient dès qu'elle finissait de les écrire. Ils ne voulaient pas demeurer sur la feuille de papier, ils s'envolaient. Grâce à elle, ils prenaient vie.  Malgré tous ses efforts pour les graver dans le monde réel, les encastrer en elle et en son souvenir, ils semblaient vouloir s'échapper à tout prix. Elle n'y arrivait pas, elle n'y arrivait plus. Tout se mélangeait dans sa tête. D'une main, elle écrivait avec fièvre sur la feuille. Elle semblait en transe. Elle appuyait si fort que, parfois, elle en transperçait le papier et pourtant, les mots ne se décidaient pas à rester. De s'imprimer sur le papier. De l'autre main, elle se frottait le crâne avec dureté. Elle s'arrachait les cheveux. Autour d'elle, tout s'effondrait, il ne restait rien en ce monde qui était en ordre. Tout s'embrouillait. Il n'y avait que cette phrase qui restait claire. Cette unique phrase qui s'effaçait.
***

En vérité, Katia se trompait. Tout autour d'elle, rien ne s'effondrait. Le monde avait son ordre, la vie avait son équilibre. Les mots ne s'effaçaient pas. Ils restaient à leur place tels qu'ils devaient l'être. Elle ne faisait que réécrire encore et encore la même phrase. Dans cette pièce aux grandes fenêtres grillagées, la seule chose qui n'avait pas d'ordre, c'était son esprit.

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