jeudi 6 février 2014

La fille et le pantin

Des garçons comme lui, il y a en de toutes les sortes, de tous les caractères. Et des comme lui. Il ne faisait pas exception à la règle bien sûr, il y avait des centaines d'âmes qui vivaient, qui allait vivre ou qui avait vécu ce qu'il vivait, comme une chanson que l'on ne peut arrêter. Le genre de garçon qui broyait du noir et qui se jetterait au-dessus d'un pont un certain mercredi d'un mois froid et brumeux.

Le monde oublie rapidement et tout redeviendrait comme à son habitude. Or, aujourd'hui, nous étions ce mercredi de ce mois particulièrement froid et brumeux, ou du moins, c'est ce que souhaitait le garçon.

Et comme les autres de son type, il n'avait aucun talent. Bien sûr, il était bien doué en informatique, un peu en art dramatique et en dessin, mais rien de bien extraordinaire. Il n'était pas premier en rien, ni second, ni n'importe quel chiffre qui permettait qu'on se rappelle de son nom. D'ailleurs, il n'avait aucun ami et n'en avait jamais vraiment eu. Quelle était la cause de ces tourments? Il était le mauvais garçon, au mauvais endroit.

Ses mains, calleuses et ornées de stries de cicatrices, entouraient sa tête aux cheveux blonds, presque blanc. Ses yeux, un peu trop haut et espacés, était d'un brun si normal que personne ne le remarquait. Il les leva doucement, dans un long soupir mélancolique, il devait rentrer chez lui. Peut-être ne rentrerait-il jamais s'il en avait le courage. Ou peut-être que ce mercredi ne différerait pas de tous les autres jours de sa vie.

Ses yeux se posèrent sur une fille, qui le regardait, en souriant. Elle était le contraste de lui, jolie comme un âge, les cheveux du châtain parfait, un visage parfait. Il eut la volonté de se retourner, pour voir si elle regardait quelqu'un derrière lui, mais elle lui coupa le geste en entama une discussion.

-Tu es dans le cours de création littéraire, non?

Non. Il n'y était pas. Il avait toujours été mauvais en création, ses textes n'avaient aucun sens et ne méritait d'être lus par personne. Et elle n'était dans aucun de ses cours, il l'aurait reconnu, il les reconnaissait tous. Leur visage, leur pureté. Le simple fait qu'ils n'étaient pas lui suffisait pour qu'il leur montre de l'intérêt. Il hocha négativement de la tête, tristement.

Elle eut un petit rire, d'un maximum de quatre ha! et ramassa son sac en s'excusant. Il ne sût probablement jamais pourquoi, mais il leva la main vers elle, un geste de une ou deux secondes, qu'il ravisa immédiatement. Mais elle avait compris, bien sûr qu'elle avait compris, si intelligente qu'elle était. Elle avait compris que tout n'allait pas correctement, que l'autre avait besoin de quelqu'un.
Alors, elle resterait.

-Je cherche une façon de présenter mon texte pour le cours, peut-être as-tu une idée, dit-elle d'un sourire chaleureux. Ce n'était pas un sourire de gêne, ni de sympathie, simplement d'un bonheur invisible et sans justice.

Il acquiesça de la tête et tendit la main pour prendre la feuille qu'elle tenait. Il lit attentivement, comme pour en faire l'analyse, comme si c'était de l'importance capitale.

-Je dois en faire un oral, mais je veux faire quelque chose d'original.

Il hocha de la tête. C'était l'histoire d'un pantin qui voulait être humain, quelque chose tirant de Pinocchio, un texte un peu naïf, mais bien écrit. Il hésita puis dit:

-Tu pourrais le présenter en faisant bouger un pantin...

Et elle répondit par un autre sourire. Dents blanches immaculées, yeux pétillants.

-Je ne peux pas lire et faire bouger le pantin en même temps, ce serait trop difficile et trop stressant.

-Je...je pourrais le faire

-Tu ne peux pas venir à mon cours pour faire bouger mon pantin, voyons!

-Non, je veux dire, être le pantin.

Elle le regarda longuement, de haut en bas, comme pour décider si elle devait rire ou le prendre au sérieux. Mais il était sérieux, plus qu'il ne l'avait jamais été. Nerveusement, le garçon relu le texte. Et la fille de lui annoncer

-Ça pourrait être drôle, je demanderai à mon professeur! Alors, on se reverra, dit-elle en clignant de l’œil.

Et elle repartit. Il aurait voulu la retenir, mais qu'aurait-il à lui dire. Il resta donc là, sans bouger, sans dire et mot et battre des paupières.

Naturellement, pour le professeur amusé, c'était correct, il pourrait faire le pantin, s'il le souhaitait vraiment. Et Dieu seul pouvait savoir ce qu'il aurait fait pour elle. Pour lui, il n'y avait plus de certain mercredi d'un certain moi, il n'y avait que des jours passés avec elle. Il l'aida même, à force du temps, à améliorer des petits trucs sur le texte. Il l'a faisait rire, à son propre bonheur, en imitant mécaniquement les mouvements du pantin.

Puis, un jour, lorsqu'il arriva à son cours, il alla la retrouver. Il n'avait pas de cours aujourd'hui, mais ça l'importait peu. Elle se retourna, estomaqué.

-Tes cheveux, ils sont tout noirs!

Il lui expliqua patiemment que dans son texte, le personnage avait les cheveux noirs et qu'il voulait mieux le reproduire. C'était la même raison qui l'avait porté des mocassins de bois, une chemise blanche et des pantalons grisâtres, cette même journée. Elle lui répliqua qu'il ne pouvait pas changer autant pour un oral, que ça leur donnerait pas plus de points.

 En remarquant délicieusement le «on», il sourit maladroitement, en lui disant que c'était pour son texte qu'il fallait être exact.

Il ouvrit son sac et en sortit des barres de bois auquel il avait attaché des cordes qui se tenaient toute seules, comme un vrai pantin. Il s'accrocha l'objet au bras et à la tête, et commença à imiter le pantin. Elle rit, il fut comblé.

Puis vint le jour fatidique. Il resta tout le long dans son coin, à écouter les présentations endormantes de tous, mais lui, il en était passionné. Quand ce fut leur tour, il attacha les dures cordes et s'avança vers le devant de la classe. Elle ne l'avait presque pas remarqué, mais par nervosité, elle lui tenait le bras. Lui l'avait remarqué et n'aurait jamais pu l'oublier.

Elle commença à raconter son récit et il s'anima comme un jouet en bois. Il vit des gens sourire et il fut pris d'une euphorie, ils souriaient, en bien, à cause de lui. Puis ce fut fini et il sentit son univers exploser, il sortit rapidement, car il n'avait plus rien à faire dans ce cours, mais elle le rattrapa, il le fallait bien. Elle lui dit que son professeur leur proposait de recommencer, mais cette fois-ci, à l'auditorium dans le spectacle de talent. Il ne refusa pas, il en aurait été incapable.

Et ce fut ce qui anima ses journées suivantes, mais elle remarqua qu'il agissait de plus en plus comme un pantin, plus comme un humain. Même ses gestes étaient complètement transformés en une danse envoûtante de réactions en chaîne, exactement comme si on tirait sur des cordes. Pour tous, il était impossible de penser à ce garçon d'une autre façon qu'un pantin.
Quelque jour avant le spectacle, elle vint le voir, pour lui dire qu'elle avait donné son annulation de prestation. Elle lui dit qu'il se prenait trop pour le pantin, qu'il fallait qu'il arrête avant que ça devienne hors de son contrôle. Elle brisa sa vie.

C'était un mercredi, d'un certain mois froid et brumeux, un comme il en avait déjà eu plein. Il n'y eut personne qui se jeta au-dessus du pont entre sa maison et l'école. Pourtant, le lendemain il ne vint pas. Elle alla donc voir chez lui. Sa mère était en pleurs et lui désigna sa chambre du bout des doigts.

 À l'intérieur, des milliers de dessins d'un certain pantin, des histoires d'une complexité incroyable, toute sur ce personnage. Son journal intime ouvert, qui avant le mercredi 13 novembre, était rempli de lettres de suicides et après, remplis de message de joie et de phrases silencieuses pour elle.

Enfin, il y avait lui, qui par le ventilateur, tenait par un seul fil de pantin, un visage heureux et il serait sans doute heureux jusqu'à la fin de temps.





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