-Vous êtes fou? Vous allez
tomber! Revenez vers moi, vite!
Le petit homme se dandina
jusqu’au fou, qui gardait son regard fixé sur l’immensité du vide. Il avait le
bout des pieds suspendus dans l’air et son corps tremblait sur le rebord de la
falaise. Aux mots du petit homme, le fou mima de se laisser tomber dans le
vide.
-Vous faites erreur, monsieur. Je
ne veux pas tomber, loin de là l’idée. Je veux voler, comme un oiseau.
Son ton était tellement calme
qu’il était reposant. Le petit homme haussa un sourcil, mais ne montra son
étonnement d’aucune autre façon.
-Voyons, les hommes ne volent
pas, ça se sait bien! Par contre, vous pouvez prendre l’avion, pour voler.
-Je suis désolé de vous le dire,
monsieur, mais vous êtes encore une fois dans l’erreur. Voler dans un avion, ce
n’est pas voler. C’est être prisonnier d’une cage de métal, qui elle vole. Je
ne veux pas être prisonnier, moi, je veux voler. Dans l’avion, vous vous sentez
comme au sol, rattaché au sol par deux pieds, immobilisé à l’horizontale. Moi,
je veux plus encore.
Le petit homme se retrouva
découragé. Décidément, le fou ne semblait pas faire preuve de bon sens. Bien
sûr, il aurait pu tourner les talons, partir loin de là et oublier le fou. Mais
quelque chose l’en empêchait. Il devait l’aider, mais mieux encore. Prouver
qu’il avait tort.
-Vous allez vous écraser, pas
voler!
-Pardon, monsieur, mais l’un
n’exclut pas l’autre. Je vais m’écraser, ça, je le sais. Mais avant je veux
voler. Je veux flotter dans l’air, me sentir libre! Monsieur, je ne vis que
pour la liberté!
-Le suicide n’est ni une solution
ni une libération, vous pouvez faire autre chose de votre vie!
-Je crois que vous ne me
saisissez pas, monsieur. Je ne veux pas me suicider. Je veux sauter, et puis
voler. Si je meurs, tant pis. Quand je vais voler, je vais être aussi léger que
l’oiseau et aussi heureux que la tourterelle et peut-être seulement alors je
pourrai vivre. Si c’était ça vivre? Alors, ce ne serait pas un suicide. Mettre
au monde un enfant n’est pas un meurtre, alors choisir de vivre n’est pas un
suicide!
Si ça se trouve, monsieur, c’est
vous qui ne vivrez pas aujourd’hui. Avez-vous déjà senti l’air frôler votre
visage, empreint de puissance? Le vide est si vivant, monsieur!
Avant que le petit homme puisse
faire quoi que ce soit, le fou se jeta. Ce fut un silence foudroyant. Puis, le
son amortit, bien lointain, de l’homme qui avait peut-être volé quelques secondes.
Ce fut plus fort que lui, il s’approcha du trou, pour regarder le corps. Mais
celui-ci était caché par les arbres.
Il ramassa un caillou, toujours
au rebord de la falaise, puis, d’un geste las, il le laissa tomber. Il le
dévora des yeux, sentant le vent souffler contre ses joues dodues. Il se sentit
attiré par le vide, comme s’il y avait une corde entre la pierre et lui. Il
eut, pendant une fraction de seconde, l’envie irrésistible de sauter. Ce fut
tellement court qu’il aurait pu avouer ni jamais avoir pensé, et ça ne serait
pas complètement faux. Puis, reprenant sur lui, il tourna vivement des talons,
décidant qu’il ne vivrait pas aujourd’hui.
Texte envoyé pour un concours d'écriture.